De la difficulté de se projeter dans un autre modèle de société
Il est extrêmement difficile d’imaginer ce que pourrait donner une autre façon de vivre. D’une part à cause de la naturelle résistance au changement que nous avons tous. Mais aussi parce que l’on ne peut s’imaginer un autre monde que par morceaux, sans jamais remettre la chose dans un contexte global.
Il paraît évident que le pétrole va finir par manquer, et avant cela, par devenir hors de prix. Chaque fois qu’on imagine une société sans pétrole, on pense immédiatement à ce qui pourrait remplacer nos voitures. Et on imagine évidemment d’autres types de voitures qui marchent à autre chose. Et si l’on est optimiste et pas très doué en science (comme la plupart des politiciens ou industriels), on croit que l’on pourra faire tout pareil avec des voitures électriques ou à hydrogène.
Mais on sous-estime la capacité d’adaptation de l’homme en milieu hostile (si l’on considère qu’un monde sans pétrole est hostile). Avant de devenir hors de prix, le pétrole va être cher. Et déjà à ce moment, d’autres solutions de mobilité seront apparues, et la société toute entière s’adaptera petit à petit à cet état de fait. Les gens chercheront à habiter moins loin de leur lieu travail, les transports collectifs seront plus développés et plus rentables, peut-être travailleront-ils moins aussi ou télétravailleront-ils… La société, je pense, s’adapte aux contraintes sans trop de problème, pourvu qu’on lui en laisse le temps.
À partir de là, quand on prône, comme je le fais, un autre modèle de société comme la décroissance, il faut bien avoir en tête que l’on devient pas décroissant, comme ça, toutes choses égales par ailleurs. Et que c’est une façon d’anticiper des changements qui seront nécessaires pour notre survie, rien que ça, et celle de nos enfants. Anticiper pour avoir le temps de s’adapter.
J’entends souvent “Personne ne voudra de ton utopie, sans bagnole, sans confort, et il ne sera pas possible de manger tous bio, etc etc…”. Je vais vous faire une confidence : si du jour au lendemain toute la société française devenait décroissante, je crois moi aussi que ce serait un beau bordel.
Mais il faut voir le tableau dans son ensemble. Oui, l’agriculture bio ne nourrirait pas tout le monde aujourd’hui, mais c’est parce qu’elle ne correspond pas au modèle dominant. Nous avons choisi de bouffer des pesticides et des engrais pour fabriquer de la richesse. Si demain on choisit de faire de la qualité et des emplois au détriment de la richesse à court terme, il va y avoir un paquet de nouvelles cultures bio (ou raisonnée, parce que le bio n’est pas la panacée non plus).
De même, une société sans bagnole est juste impensable si on l’imagine pour la semaine prochaine. En revanche, si on rend la bagnole moins attirante que le train, le bus ou le vélo selon les trajets, si on lui fait payer son véritable coût, je vous assure qu’il va falloir rajouter des wagons aux trains et tracer quelques pistes cyclables supplémentaires.
On arrive tout à fait à concevoir, et même à souhaiter, des vacances à l’autre bout du monde sans bagnole, et même souvent dans le confort spartiate d’une location de vacances pourrie, parce qu’on imagine la chose dans un contexte global. On sait qu’on n’aura pas à aller au boulot, que les commerces seront à deux pas, dans le camping ou la résidence de vacances et qu’on n’aura pas envie de bouger parce que la plage est à 100 mètres.
Dans un autre modèle de société, rien ne dit que vous aurez encore besoin de deux voitures dont un 4×4, de supermarchés pas trop loin, de meubles ikéa ou de plats cuisinés. Il faut imaginer le changement dans sa globalité et non le regarder par le petit bout de la lorgnette.
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